Quand l'épuisement professionnel s'étale sur le bitume tokyoïte
High Fashion est une série photographique signée Pawel Jaszczuk, qui documente un phénomène aussi saisissant qu'inquiétant : des hommes d'affaires japonais, ivres de fatigue, effondrés sur les trottoirs de Tokyo.
Si ces clichés peuvent prêter à sourire au premier regard, ils portent en réalité un message bien plus lourd. Derrière chaque costume froissé se cache une réalité sociale préoccupante — celle d'un système qui pousse ses travailleurs jusqu'à l'extrême limite. Le Japon possède d'ailleurs un mot unique pour désigner ce phénomène : karoshi, qui se traduit littéralement par « mort par surmenage ».
La naissance d'un projet photographique hors du commun
Jaszczuk a lancé High Fashion en 2008, sous la forme d'un fanzine en noir et blanc intitulé Salaryman. Il reconnaît lui-même ne pas savoir exactement ce qui l'a poussé à démarrer ce projet. Ce qui est certain, c'est que la vue de ces jeunes travailleurs élégamment vêtus, effondrés sur l'asphalte, a immédiatement capté son attention.
« Je crois que c'était simplement de la curiosité ; je n'avais jamais rien vu de tel », confie-t-il. « Ce contraste entre cet homme magnifique en costume, à l'allure vraiment sophistiquée et chic, allongé sur la rue, sur le bitume. »
Une technique photographique inspirée des grands maîtres
Pour réaliser ces images, Jaszczuk utilisait un flash direct — une approche qui rappelle le style du célèbre photographe new-yorkais Weegee, connu pour avoir illuminé les scènes de crime nocturnes avec une lumière crue et sans concession.
Sa méthode de travail était aussi simple qu'efficace. En fin de nuit ou aux premières heures du matin, il enfourchait son vélo et sillonnait les gares et les bars à karaoké des quartiers d'affaires et de divertissement de Tokyo, en quête de salarymen assoupis dans les endroits les plus insolites.
Pourquoi ces hommes dorment-ils dans la rue ?
L'explication est à la fois culturelle et sociologique. Après avoir accompagné leur supérieur hiérarchique dans des sorties arrosées — une pratique quasi incontournable dans la culture professionnelle japonaise — ces travailleurs ratent fréquemment le dernier train qui les ramènerait chez eux. Faute de solution, ils s'endorment là où ils se trouvent : sur un banc, contre un poteau, à même le sol.
Jaszczuk était particulièrement sélectif dans ses choix. « Ils devaient être bien habillés, adopter une pose intéressante et dégager quelque chose de particulier pour rendre l'image spéciale », explique-t-il. « Je voulais un rendu digne d'un magazine de mode. »
Un message universel sur le monde du travail
Le photographe a conclu ce projet en 2018, après dix ans de travail sur le terrain. Depuis, il a publié trois éditions de son livre High Fashion, qui a rencontré un vif succès auprès du public international.
Au fil des années, Jaszczuk a affiné le message qu'il souhaitait transmettre à travers ses photographies. « Ces images montrent des gens qui sont exploités, surmenés, stressés à l'extrême, et totalement épuisés », souligne-t-il. « Voulons-nous vraiment finir comme ça ? »
La fin d'une époque pour le salaryman japonais ?
Des signaux indiquent que le modèle traditionnel du salaryman — caractérisé par des horaires démesurés et une loyauté absolue envers l'entreprise — est en train de s'essouffler au Japon. Une nouvelle culture du travail, plus équilibrée et respectueuse du bien-être des employés, semble progressivement prendre sa place.
Cette évolution donne rétrospectivement une dimension encore plus précieuse au travail de Jaszczuk : celui d'un témoignage photographique unique sur une réalité sociale qui appartient peut-être, lentement mais sûrement, au passé.
Crédit images : Photographies de Pawel Jaszczuk.













