Un boycott discret qui a privé un match historique de toute couverture photo
En octobre dernier, la National Press Photographers Association (NPPA) avait tiré la sonnette d'alarme. L'organisation avait mis en garde les photographes contre les accords d'accréditation prédateurs proposés par The Gazelle Group, une entreprise bien connue dans le monde de la couverture sportive. Le principe était simple — et scandaleux : obtenir une accréditation en échange d'une cession gratuite et irrévocable des photos prises lors de l'événement. Ce modèle « payez avec vos droits » a provoqué une vive irritation chez les photographes et les agences de presse. Et les répercussions se font encore sentir.
Duke contre Michigan : le choc de la saison presque invisible
Le 21 février, les Duke Blue Devils ont battu les Michigan Wolverines 68-63 dans l'un des matchs de basket universitaire les plus électrisants de la saison. À ce moment-là, Duke était classée troisième au niveau national, tandis que Michigan occupait la première place. Un affrontement de ce calibre, en février, à quelques semaines seulement de la March Madness, est extrêmement rare.
Ce duel entre deux géants du basket universitaire a attiré une audience record. Il s'agissait du match de saison régulière NCAA masculin le plus regardé sur ESPN depuis sept ans. Pourtant, les grandes agences photographiques étaient quasiment absentes. Les articles couvrant ce match manquent presque tous de photos.
La raison : The Gazelle Group était aux commandes
Cette situation paradoxale s'explique par un seul fait : la rencontre, jouée sur site neutre, était organisée par The Gazelle Group. Le groupe gère plusieurs événements de basket universitaire cette saison, mais aucun d'aussi grande envergure que le « Duel in the District », ce face-à-face entre Duke et Michigan au Capital One Arena de Washington D.C.
Les grandes agences photographiques comme Getty Images, Imagn (filiale de Reuters et premier service d'images sportives aux États-Unis) et l'Associated Press envoient habituellement des photographes aux quatre coins du monde pour couvrir les grands événements sportifs. Un Duke-Michigan mérite incontestablement ce déplacement. Mais cette fois, personne n'était là.
Le constat glaçant des observateurs sportifs
Jon Lewis, propriétaire de Sports Media Watch, a résumé l'absurdité de la situation sur X (anciennement Twitter) : « C'est vraiment bizarre — aucun des grands services photo ne semble avoir d'images du match Michigan-Duke de samedi. Rien chez Getty, Imagn, AP, ni aucun d'eux. »
Le journaliste Alejandro Zúñiga a confirmé cette information : aucun photographe des grandes agences n'était présent. Seuls les photographes des deux équipes, des équipes de TNT Sports/Bleacher Report, du personnel des réseaux sociaux du Capital One Arena, quelques groupes plus modestes, et un représentant du Gazelle Group lui-même étaient sur place.
La NPPA réagit : bien plus qu'un simple désaccord commercial
Mickey H. Osterreicher, conseiller juridique de la NPPA, a réagi fermement à cette situation. Sa déclaration complète soulève des questions fondamentales :
Il ne s'agit pas simplement d'un différend commercial. Cette affaire soulève de graves questions relatives au Premier Amendement et à la liberté de la presse. Lorsque l'accès à un événement sportif d'intérêt public est conditionné à la signature d'un accord non négociable qui contraint les photographes à céder des droits d'utilisation promotionnelle gratuits, le choix devient limpide : renoncer à certaines protections juridiques ou perdre la possibilité de couvrir l'événement.
Gazelle a affirmé que ses conditions n'impliquent pas un transfert de droit d'auteur. Mais cela passe à côté de l'essentiel. Si un promoteur tiers peut utiliser des images éditoriales à des fins de marketing et de promotion sur les réseaux sociaux sans autorisation ni compensation, la valeur pratique du droit d'auteur s'en trouve considérablement diminuée. Plus préoccupant encore : les photographies réalisées dans un cadre éditorial sont généralement publiées sans autorisation de modèle ni de propriété. Si ces mêmes images sont ensuite utilisées à des fins commerciales ou promotionnelles, cet usage peut déclencher des réclamations liées au droit à l'image et exposer les photographes et les médias à des poursuites judiciaires.
Face à ces préoccupations, les grandes agences photo n'ont même pas sollicité d'accréditations dans le cadre du libellé actuel. Elles ont délibérément choisi de renoncer à l'accès plutôt que d'accepter des conditions qu'elles jugent problématiques sur le plan juridique et éthique. À ce jour, Gazelle n'a pas fait évoluer sa position de manière significative. Cette inertie n'est pas surprenante : ces clauses ne changent généralement que sous l'effet d'une attention soutenue et d'un impact opérationnel tangible.
L'absence des grandes agences ne signifie pas nécessairement qu'un match ne sera pas couvert. Cela signifie que la couverture est déplacée et, dans certains cas, dégradée. Une solution de contournement observée lors du match Tennessee contre Caroline du Sud en novembre consistait à ce que les médias locaux s'appuient sur des photos fournies par le photographe officiel d'une équipe, accrédité via son club plutôt que via Gazelle. Cela permet de maintenir une couverture minimale, mais cela compromet l'indépendance éditoriale en remplaçant une documentation tierce indépendante par des images contrôlées par l'un des participants à l'événement.
Ces contournements peuvent aussi, involontairement, renforcer le comportement même que la communauté de la presse cherche à combattre. Si Gazelle peut obtenir et publier ces mêmes photos officielles à ses propres fins de marketing, l'incitation à négocier des conditions de licence équitables avec des journalistes et des agences indépendants s'en trouve réduite. En pratique, le système d'accréditation pousse le marché vers une distribution contrôlée, au détriment du reportage indépendant.
La NPPA a déjà contesté des clauses similaires de captation de droits dans les secteurs du concert et du sport, et ces conditions ont finalement été révisées sous la pression de l'opinion publique. L'accréditation doit faciliter une couverture indépendante, et non servir à extorquer des concessions de propriété intellectuelle ou à imposer des conditions qui freinent le travail de collecte d'informations. Même lorsqu'un accord stipule que les photographes « conservent le droit d'auteur », exiger une utilisation promotionnelle non rémunérée comme condition d'accès dilue ces droits et crée un risque juridique supplémentaire lorsque des images éditoriales sont réutilisées à des fins publicitaires ou marketing.
Si un regain d'attention sur cette question favorise un dialogue constructif, cela serait le bienvenu. La NPPA demeure disposée à s'engager de manière constructive sur un libellé d'accréditation qui respecte les besoins opérationnels tout en préservant les droits et l'indépendance des journalistes.
La position du Gazelle Group : une logique inversée ?
Rick Giles, président du Gazelle Group, a expliqué la genèse de cet accord controversé. Selon lui, l'organisation aurait été confrontée à des réclamations pour violation de droits d'auteur après que des employés auraient « utilisé par inadvertance » des photos sans en détenir les droits.
« On nous demande de payer pour des photos, que ce soit par voie judiciaire ou par licence, pour des photos prises lors de nos propres événements », a déclaré Giles. « Nous ne voulons pas facturer les accréditations ni tirer profit des photos des gens. Nous voulons simplement éviter d'avoir à gérer des problèmes liés à des utilisations accidentelles. »
Une vision du droit d'auteur qui fait bondir les professionnels
En résumé, le Gazelle Group semble estimer qu'il devrait pouvoir utiliser librement les photos prises lors des événements qu'il organise, en échange du simple fait de permettre aux photographes d'y assister. Giles ne paraît pas considérer que son organisation devrait rémunérer l'utilisation de ces images.
« Nous sommes en 2026, et le paysage médiatique a bien changé », a-t-il ajouté. « Ces agences de presse doivent s'adapter à leur époque. »
Les agences et les photographes, eux, ne l'entendent pas de cette oreille. Et tant que la situation n'évoluera pas, certains des plus grands matchs de la saison continueront d'être couverts dans un vide photographique inquiétant.













