Un documentaire National Geographic signé Werner Herzog
Dans son tout dernier documentaire pour National Geographic, intitulé « Ghost Elephants », le réalisateur de renom Werner Herzog accompagne l'explorateur et biologiste de la conservation du Dr Steve Boyes dans la dernière étape d'un voyage de plus d'une décennie. Destination : les hautes terres forestières d'Angola, à la recherche d'éléphants quasi mythiques surnommés « éléphants fantômes ».
Avertissement sur les divulgâcheurs : Cet article évoque des moments clés du documentaire National Geographic « Ghost Elephants », réalisé par Werner Herzog. Le documentaire a été diffusé pour la première fois le 7 mars.
Une expédition périlleuse au cœur de l'Angola
Accompagné de trois maîtres pisteurs KhoiSan d'Afrique australe — Xui, Xui Dawid et Kobus —, Boyes et son collègue explorateur National Geographic Kerllen Costa entreprennent une traversée longue et dangereuse depuis l'Afrique du Sud jusqu'en Angola. Sur leur chemin, ils croisent les cicatrices encore visibles d'un passé déchiré par la guerre : de vieux chars abandonnés, des terres brûlées, des paysages meurtris.
Parmi les témoignages les plus éloquents de la guerre civile angolaise figurent précisément ces éléphants fantômes — ou plutôt, leur insaisissable discrétion. Ce conflit brutal, qui a duré 26 ans (1975-2002), a coûté la vie à quelque 800 000 personnes et déraciné quatre millions d'autres. La faune n'a pas été épargnée.
Une guerre dévastatrice pour les éléphants d'Angola
Dès les années 1980, on estimait qu'environ 100 000 éléphants avaient déjà été massacrés pour leur ivoire, utilisé pour financer les efforts de guerre. En 2015, un vaste recensement ne dénombrait plus que 4 000 éléphants dans le sud-est de l'Angola.
Mais au-delà du carnage, les éléphants sont des animaux d'une grande sensibilité émotionnelle. Intelligents, dotés d'une mémoire exceptionnelle, ils n'ont pas oublié les atrocités commises à leur encontre durant le conflit. En réponse, ils se sont réfugiés dans les hautes terres forestières les plus reculées, là où la présence humaine est quasi nulle.
Une traque de dix ans, entre espoir et frustration
Boyes sillonne ces terres depuis que l'Angola s'est rouvert à l'exploration après la guerre. À chaque expédition, il se rapproche un peu plus de sa cible : des excréments plus frais, des empreintes récentes, quelques poils accrochés à l'écorce des arbres. Autant d'indices qui lui murmurent qu'il vient de rater un éléphant de justesse — parfois à quelques heures près, parfois à quelques minutes.
Ces fameux éléphants fantômes ont toutes les raisons du monde d'être aussi méfiants. Pourtant, Boyes est convaincu qu'il est indispensable de rebâtir la confiance entre les humains et ces pachydermes. Comme le montre le documentaire, l'histoire des éléphants et celle des peuples africains sont profondément entrelacées. Certaines tribus, comme les Luchazi, font remonter leurs origines aux éléphants eux-mêmes. Ce lien est sacré.
Des éléphants hors du commun, peut-être descendants du plus grand jamais connu
Pour Boyes, biologiste chevronné, ces animaux sont particulièrement fascinants. Vivant à une altitude de 1 200 mètres, les hautes terres angolaises ne constituent pas un habitat typique pour des éléphants. Ils se déplacent principalement la nuit ou au crépuscule, ce que Boyes attribue aux générations de violence qu'ils ont subies.
Et surtout, ces éléphants fantômes sont immenses. Boyes croit depuis longtemps qu'ils descendent directement du plus grand mammifère terrestre jamais répertorié : « Henry », un éléphant africain de 12 tonnes et 4,27 mètres de hauteur, abattu par un chasseur hongrois en Angola en 1955. Le Dr Boyes s'est même rendu au Smithsonian Museum pour contempler, pour la première fois de sa vie, la reconstitution de cet animal légendaire — et examiner ses défenses conservées en réserve.
La rencontre tant attendue : un moment de grâce pure
Pendant toute l'expédition filmée par Herzog, le doute s'installe. Boyes, Xui, Xui Dawid et Kobus semblent parfois condamnés à ne jamais trouver ce qu'ils cherchent. Pourtant, les preuves sont là, tangibles. Des empreintes, du fumier, des échantillons de poils soigneusement collectés pour des analyses génétiques aux États-Unis. Les éléphants existent, cela ne fait aucun doute.
Mais Boyes n'en avait encore jamais vu un de ses propres yeux. Et chose remarquable : cela ne semblait pas le déranger outre mesure. Il n'avait aucun sentiment d'être en droit de cette vision. Sa dévotion pour ces animaux n'était pas conditionnée à une récompense personnelle.
Puis vint ce jour-là. En compagnie de Xui, après des semaines de traque épuisante, quelque chose bougea au loin. Un éléphant fantôme d'une taille imposante. Boyes sortit son téléphone et filma. Xui tenta de prélever un échantillon de tissu à l'aide d'une flèche experte — une procédure sans danger pour l'animal —, mais elle dévia. L'éléphant prit la fuite. L'équipe le pista pendant des heures, sans jamais le rattraper.
Les larmes, la pluie et l'arc-en-ciel
Plus tard ce jour-là, alors que Boyes relatait l'événement à Herzog, la pluie se mit à tomber et des arcs-en-ciel apparurent dans le ciel. Un moment impossible à scénariser, et pourtant bien réel. De la magie à l'état pur.
« Nous étions là depuis des mois à pister les éléphants. Nous nous en rapprochions : à une heure, deux heures, un jour », confie Boyes. « Il y a toute une mythologie autour d'eux. Dans notre camp de recherche, il est interdit de parler de l'endroit où l'on va le lendemain, avec qui, ou à quelle heure — parce que les éléphants écoutent. »
Boyes avait d'ailleurs commis cette erreur dès le premier jour de cette nouvelle expédition. Résultat : deux jours d'interdiction de marche. « Je suis allé camper loin de l'équipe, assis sous les étoiles à bouder », admet-il.
« C'est un environnement imprégné de traditions profondes, de culture, de nombreux tabous. Et on cherche, on cherche, on cherche. C'est 65 kilomètres par jour. »
Le dernier jour, celui de l'impossible
La veille du dernier jour, Boyes avait intérieurement capitulé. L'équipe avait déjà récupéré des images filmées par deux autres membres, Antonio et Elias, montrant un éléphant fantôme aperçu au loin, à peine visible derrière les arbres. C'était peu, mais c'était tout. Boyes pensait que c'était suffisant.
Sauf que Xui, lui, avait scruté cette vidéo avec une attention toute particulière. Il avait mémorisé les arbres, le paysage, la configuration du terrain. « J'ai remarqué qu'il était très déterminé ce matin-là », raconte Boyes. « Les maîtres pisteurs connaissent le nom et les habitudes de chaque éléphant sans en avoir jamais vu un seul. Ils connaissent chaque recoin de cet endroit par cœur. Il était très concentré. »
Quelques heures plus tard, Xui murmura : « Steve, Steve, là-bas. »
Et c'était là.
Une émotion impossible à contenir
De retour au camp, Boyes fut incapable de parler. Il montra simplement la vidéo à Kerllen Costa. Les gens se rassemblèrent autour. Les larmes vinrent.
« J'essayais de manger. J'avais très faim, mais je ne pouvais pas vraiment parler. Et l'équipe de tournage me collait les caméras sous le nez. Je mangeais du riz et des haricots froids. Puis je suis allé m'asseoir sous la pluie. Et je ne sais pas si c'est un arc-en-ciel qui est apparu. C'est comme si… qu'est-ce que c'est que ça ? Dix ans de temps, de vélo de montagne, de randonnées pendant des mois, d'exploration de chaque rivière. J'étais complètement submergé. »
La conservation : une affaire de terrain et d'humanité
Cette expérience illustre parfaitement la philosophie de Boyes en matière de conservation. Lui et son équipe travaillent directement avec les communautés locales, les tribus, les chefs traditionnels. Ils construisent des écoles et des dispensaires, forment des enseignants, des infirmiers et des sages-femmes. Des milliers d'agriculteurs collaborent avec eux pour reconstruire une région dévastée par la guerre.
Pour Boyes, c'est ainsi que l'on protège durablement les animaux, les écosystèmes et les hommes : depuis la base, en s'impliquant concrètement. La conservation ne se résume pas à des investissements financiers ou à l'érection de clôtures. Elle exige une présence sur le terrain, au contact des populations qui y vivent.
Un film miroir de notre humanité
« Je n'ai pas besoin d'en voir un autre », confie Boyes. « C'était un cadeau, et cela n'a besoin d'arriver qu'une seule fois. Je ne m'y attends plus. Mais on peut les sentir, ces éléphants. On peut sentir qu'ils nous accordent l'accès. »
En définitive, « Ghost Elephants » n'est pas vraiment un film sur les éléphants, ni même sur Steve Boyes. C'est un film sur ce que ces animaux fantômes, et ce qui leur a été infligé, nous révèlent de nous-mêmes. Les éléphants fantômes sont un immense miroir insaisissable qui reflète le pire de l'humanité, mais aussi son potentiel à faire mieux. Un film poignant, magnifiquement filmé, qui mérite amplement d'être vu.
Un livre pour prolonger l'aventure
Boyes a également écrit un ouvrage complémentaire, « Okavango and the Source of Life », dans lequel il relate ses aventures, explorations, son histoire en Afrique et son approche de la conservation. Un chapitre entier y est consacré aux éléphants fantômes. Le livre est actuellement disponible.
Crédits images : National Geographic. Les photographes individuels sont crédités dans les légendes.













